Parce qu'une saga telle que celle là ne meurt jamais ...
 
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 Dans la nuit éternelle emportés sans retour[PV Ivan]

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MessageSujet: Dans la nuit éternelle emportés sans retour[PV Ivan]   Dim 16 Déc - 19:34

[HRP : Nous venons d'ici]

Il était resté silencieux, avec un simple sourire, quand Ivan lui avait parlé à l'oreille. Alors, si rien ne les empêchait de demeurer proches, ce n'était plus un problème, que de s'arrêter aux erreurs du passé, et à ce que les autres pensaient d'eux. Non, les rumeurs, qu'elles soient sur lui et son côté fou, ou sur la noirceur du monde d'Ivan, ne lui paraissaient pas intéressantes.

Yann Alaric avait observé cet air timide, qui laissait une impression de faiblesse de la part d'Ivan. Bien sûr, ce n'était qu'un vague sentiment. Bien sûr, c'était lointain, mais ce sourire avait quelque chose de touchant. Comme cette voix qui le rendait si étrange.

Oh, bien sûr, le "avec toi" n'était pas passé inaperçu. Cependant, il s'agissait de Yann, et Yann ne comprenait pas toutes les subtilités des êtres humains, des sentiments, et des messages qui pouvaient être glissés dans certains mots. Certains auraient dit qu'il était "bouché". Ce n'était pas faux. C'était même affreusement vrai. Mais, qu'il le soit ou non, la situation était la même : il laissa là son chaton, puis s'avança vers la porte, de sa démarche peut-être un peu sèche.

Il se passa là quelque chose qui dépassait tant et si bien son entendement, qu'il n'en dit rien. Peut-être était-ce une faute. C'était pourtant mieux, en un sens, que de dire une sottise. Et puis, parfois, les silences étaient bien plus lourds de significations que les mots. Ils quittèrent la Salle Commune, ils sortirent de Poudlard, pour arriver dans la froideur de la nuit, cette nuit qui laissait une toute autre impression à Yann Alaric.

Il était dans son élément. Cela se sentait. On pouvait se demander si c'était le cas depuis sa blessure, ou si c'était quelque chose de naturel. De toutes manières, il semblait bien qu'il lui aurait suffi de le désirer, pour disparaître dans la nuit. Il lui aurait suffi d'un geste pour ne plus être ici. Et la noirceur de ses yeux reflétait cette espèce de bruine qui les entourait, qui donnait une toute autre atmosphère que celle de la chaleur d'une Salle Commune, à leur entrevue. Là, ils étaient dans la douce fraîcheur d'une nuit. Là, ils étaient dans un lieu immense, oui, mais ils demeuraient toujours aussi seuls. Seuls, dans l'immensité des ombres qui pouvait les perdre. Seuls face à un infini éternel. Dans un nouveau monde.

Le lac était magnifique, aux yeux d'Alaric, reflétant la vague idée d'une Lune perdue dans ce monde si sombre. Il l'observait, frémissante, il souriait. Elle avait un air si timide, qu'elle lui donnait envie de la prendre entre ses doigts, et de la serrer contre son cœur. Yann Alaric écoutait aussi les bruits des animaux, au loin, comme venant d'un autre monde. Il commençait à en reconnaître quelques uns par leurs chants. Entre les cours et une sorte de mélancolie, l'adolescent se dit qu'il devait revenir à l'instant présent. A savoir, arrêter de marcher, et poser son regard sur Ivan.

Sa voix lui manquait déjà, alors, pour espérer l'entendre, il fallait encore lui adresser la parole. Il entrouvrit la bouche, dans les ombres qui semblaient ne faire qu'unes avec lui, et il murmura, comme s'ils se trouvaient dans un lieu qui imposait autant de respect qu'une bibliothèque :


-Ca va, tu n'es pas trop fatigué ?

Oui, Alaric s'inquiétait. Après ce qu'il avait vu de ce garçon, il y avait de quoi. Il y avait de quoi, oui, porter son attention sur le moindre de ses gestes, la moindre de ses sensations. Sortir n'était peut-être pas une bonne idée, après tout. Mais c'était son idée. C'était lui qui l'avait fait entrer dans son monde. Dans son intimité. Il était responsable, donc devait redoubler d'attentions.

-N'hésite pas à me le dire si tu sens que... quelque chose ne va pas.

Alaric sourit. Doucement. Simplement. Les mains plantées dans les poches, les cheveux commençant à s’humidifier à cause de cette fraîcheur qui les entourait, il n’avait plus l’air effrayant que pouvait lui donner la lumière des bougies et des flambeaux. Non, il était là, enfant de l’ombre, et c’était tout.
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MessageSujet: Re: Dans la nuit éternelle emportés sans retour[PV Ivan]   Dim 16 Déc - 20:31

C'était une faute, une erreur, une sottise. Ivan sentait comme une brûlure sur ses mains. C'était une faute, une erreur, un crime. Les deux jeunes hommes se faufilaient dans les couloirs de Poudlard, déjà déserts — ou imaginait-il cette solitude ? —, éclairés de temps à autre par quelques flambeaux posés contre les murs de pierre. C'était une faute, une erreur, une chute.

Pourquoi avait-il fait cela ? Leurs pas résonnaient sur le marbre du sol. Les escaliers grinçaient, les bruits de la Nuit se dévoilaient. Pourquoi avait-il fait cela ? Ivan sentit une vague de désespoir le submerger. Ils descendaient de la Tour, c'était un long chemin, assez long pour lui faire sentir le poids de sa stupidité. Mais pourquoi diable avait-il fait cela ?

Le silence d'Alaric, Ivan en était persuadé, était éloquent. Il n'avait pas eu le courage de glisser une fois de plus son regard orageux dans celui de son ami, de peur de supporter le poids réprobateur des ténébreuses prunelles. Mais aurait-il préféré des mots, des mots durs lancés de haut, d'immenses pavés d'évidence ?

L'enthousiasme d'Ivan, le vague enthousiasme, frêle et malmené par les flots de son esprit, avait désormais tout à fait sombré dans les profondeurs. Il n'osait plus le regarder, et dans le silence de leur trajet, il n'osait pas lui parler. Il se sentait coupable. Il avait franchi, avec une audace démesurée, un orgueil ignoble, et une stupidité considérable, des limites qui lui apparaissaient désormais si évidentes qu'il se demandait si Alaric allait lui pardonner.

Jamais le sol ne l'avait plus parfaitement absorbé. Ivan avait honte de lui. D'habitude, il était en colère contre lui-même, il se haïssait même, mais la honte, jusque là, lui avait été un sentiment étranger. Mais comment éprouver autre chose, face au pesant silence que son camarade lui imposait, pour toute réponse ?

Le jeune homme cherchait la bonne phrase, la bonne formule, l'excuse presque pour se dédouaner. Ce n'était pas sa faute, il était fatigué, brisé par la maladie, étourdi par les médicaments, loin de son pays. Aucune de ces excuses cependant ne semblait vouloir tenir plus de quelques secondes face à l'ampleur de son geste inconsidéré.

Frôler, quelques secondes, Alaric. Les conséquences de cette brève folie semblaient si grandes à Ivan qu'il se demandait comment il pourrait bien avoir l'audace de s'adresser à nouveau à son ami. Mais déjà la pelouse humide crissait sous leurs chaussures — premier murmure de la nuit, lorsqu'elle accueille le noctambule — et ils se dirigeaient vers le Lac.

Le jeune Académicien n'avait pas encore eu le loisir de parcourir le Parc de Poudlard. Son arrivée avait été rapide, discrète et feutrée. Il avait été droit au but, peu désireux de se perdre dans quelque errance, de franchir quelque limite encore inconnue de lui. Cette prudence scolaire, pourquoi ne l'avait-il pas appliquée avec Alaric ?

Alaric. Il marchait à côté de lui, sombre et silencieux. Ivan sentit une vague angoisse monter en lui, pour s'ajouter finalement aux autres peurs nées dans la soirée. Il avait l'impression que son ami allait s'éclipser, d'un instant à l'autre, dans l'obscur linceul de la nuit. Il aurait voulu l'attraper, le serrer, pour s'assurer qu'il resterait là.

Pour la première fois peut-être, à la faveur de l'obscurité et du silence qui le disposaient à l'introspection, Ivan se rendit compte de ce qui sourdait en lui. Perdre Alaric qu'il ne connaissait presque pas — qu'il avait du mal à le reconnaître ! — lui semblait une épreuve terrible. Et toute proche.

Pourtant, Alaric était là, il persistait à marcher à ses côtés. Il n'était pas parti après ce qui s'était passé dans la salle commune, il n'était pas parti dans les couloirs, il n'était pas parti dans le Parc. A cet instant, alors qu'ils venaient de s'arrêter devant le Lac, il était toujours là. Cette simple et naïve constatation fit naître un espoir indécis dans le coeur d'Ivan.

Les yeux de glace du jeune Russe se perdirent dans l'onde calme du Lac. Sur la sombre surface souple de l'eau, le temps s'était reposé. La nuit voilait le monde, dévoilait le monde d'Alaric. L'opale lunaire laissait s'écouler sur leurs deux visages les pâles rayons de son consentement.

Ivan songea aux lacs sibériens. Ces lacs glacés. Ces lacs, son âme, froids dans les immenses plaines solitaires. Dans l'ombre éternelle d'une lumière sans concession. Et tout autour, la neige ou les steppes. Il n'y avait que peu de choses, finalement, qui séparait les lacs sibériens des lacs anglais.

Les bruits de la nuit formaient comme une mélodie, à laquelle Ivan trouvait qu'il manquait une note, celle d'Alaric. Il avait envie d'entendre sa voix. Il aimait sa voix. Mais, surtout, s'il lui parlait, c'était le signe qu'il ne lui en voulait pas trop, qu'il ne s'évanouirait pas dans l'ombre, pour le laisser seul avec le Lac.

Avait-il lu sur son visage les désirs qui agitaient son cœur ? Toujours était-il que Alaric laissa échapper quelques mots, dans un murmure respectueux pour la cathédrale nocturne, dont les vivants piliers laissaient échapper de confuses paroles. Fatigué ? Il s'inquiétait donc pour lui !

Un sourire fugitif passa sur le visage d'Ivan, masqué par l'obscurité. Il n'osa pas cependant tourner le regard vers Alaric, de peur que la nuit ne suffise pas à cacher les sentiments qui pouvaient s'y lire. Sa voix s'éleva, non pour fendre le silence, pour se glisser en lui comme un voile de tissu.


« Ca va aller, merci. Les effets du médicament commencent à passer. Et puis ... »

Un soupir s'échappa des lèvres du jeune homme.

»... j'ai l'habitude. »

Le silence retomba sur eux. Ivan ne savait pas quoi dire. Il aurait voulu s'excuser, toujours. Il savait que c'était sans doute une mauvaise idée, qu'il risquait d'exposer Alaric à un évènement sur lequel ce dernier ne voulait pas revenir. Il savait qu'il allait s'exposer aux coups répétés du rejet.

Et pourtant, il avait peine à supporter ce silence. Il y avait pour lui comme une lâcheté à ne rien dire. L'excuse qu'il avait donnée lui semblait désormais à ce point stupide qu'elle avait l'air d'une insulte à l'intelligence d'Alaric. Que faire ? Ses yeux, insensiblement, quittèrent leur lacustre contemplation pour se porter sur Alaric.

La nuit l'avait changé. Alaric semblait chez lui, plus détendu peut-être, plus confiant en tout cas, moins terrifiant sans doute. Terrifiant toutefois il ne l'avait jamais été pour Ivan, mais indéniablement, l'ombre donnait à Alaric un charme supplémentaire et, à la faveur de la Lune, le jeune Russe ne pouvait s'empêcher de le trouver splendide.

Il lui semblait que, ombre parmi les ombres, il était le seigneur de la nuit, non d'une féroce et sauvage domination, mais d'un naturel désarmant. Ivan se sentit rassuré, et en sécurité. Qu'Alaric s'éloigne de lui, pour quitter la nuit — leur nuit —, c'était proprement impensable.


« Alaric ... »

Le prénom était sorti de lui-même, sans concertation de l'esprit avec l'âme. Ivan devait s'excuser. Sans cela, il aurait l'impression de continuer à mentir à son ami. Mensonge insoutenable dans le mesure où il lui semblait qu'il apparaissait sur lui, toujours, pour le souiller.

« Je suis désolé, pour tout à l'heure. Je ne voulais pas te ... »

Te ? Brusquer ? Ce mot aurait été bien trop prétentieux. Il aurait supposé que, plus tard, le geste n'aurait pas été déplacé et, Ivan devait se l'avouer, c'était un espoir qui ne lui était pas permis.

« ... mettre mal à l'aise. »

Son cœur se serra un instant ; il venait de se rendre compte que si Alaric restait avec lui, ce n'était pas nécessairement parce qu'il ne lui en voulait pas mais parce qu'il avait plus ou moins promis d'attendre que les effets du médicament disparaissent avant de le laisser. Peut-être que sa présence à ses côtés n'était que l'effet de cet engagement lointain.

En essayant de ne pas contempler ce à quoi il s'exposait si Alaric acceptait sa proposition, Ivan murmura avec une insondable tristesse :


« Je comprendrais si tu voulais que je parte. Ca va aller, pour la fatigue, maintenant. Je peux m'en sortir seul. »

Il ne put cependant s'empêcher d'ajouter :

« Pour ce qui est de la fatigue, je veux dire. »

Ses yeux quittèrent Alaric pour venir se perdre dans le Lac. Il ne doutait pas que son camarade lui demanderait de s'en aller, de regagner la tour désormais vide de toute trace de vie, du moins pour Ivan, afin de le laisser seul avec la nuit — sa nuit — dont il était exclu.
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MessageSujet: Re: Dans la nuit éternelle emportés sans retour[PV Ivan]   Lun 17 Déc - 23:51

Que faire quand dans l'ombre, le regard n'avait plus de vérité ? Il se fondait tant et si bien dans la nuit, qu'il aurait pu y élire son royaume. A moins que cela ne soit déjà fait. Mais ce n'était pas forcément une bonne chose. Son regard semblait n'être qu'un miroir des ombres, et de cette humidité qui les entourait. Ce n'était presque plus ses yeux, c'était ceux de cette nature qui avait pris le dessus sur lui. Peut-être n'y avait-il plus que la nuit en lui. Plus que des ténèbres.

Il n'eut pas l'air de réellement réagir aux mots d'Ivan. Pour différentes raisons. Tout d'abord, parce qu'il ne réagissait pas à tout. parce que son visage n'était pas habitué à ce genre de situation, nouvelle, pour lui. Il sentait qu'il se passait quelque chose. Quelque chose d'anormal, mais ne le comprenait pas. Pour une fois qu'il y avait quelque chose qu'il ne comprenait pas, d'ailleurs, il fallait que cela soit important. Que cela soit presque handicapant. Il s'en voulait, parce qu'il ne savait pas comment faire, ni quoi dire. Les mots d'Ivan lui semblaient plus chargés qu'ils n'en avaient l'air.

Les mains plantées dans les poches de son pantalon, il se demandait aussi si cela était nécessaire de réagir. Parce qu'il y avait des moments fatidiques où il faisait bien mieux de ne rien dire, et de ne rien faire. Des moments où il ferait mieux de disparaître, aussi. Il ne voulait pas dire quoi que ce soit de vexant, par mégarde.

Pourtant, Yann avait beau ne pas saisir tous les sens de la conversation, il sentait bien qu'au-delà des mots, qu'au-delà des réponses, il y avait des interrogations. Lesquelles ? Que lui demandait-il réellement ? S'il voulait partir ou s'il voulait rester ? Parce qu'il y avait une nuance, peut-être minime, entre ces deux mots. Une nuance qu'il s'efforçait de comprendre, pour mieux réagir. Pour mieux aider son compagnon.

Peut-être fallait-il s'en tenir au premier sens des mots. Si cela l'avait gêné ? Oui, en quelque sorte. Après tout, Yann Alaric était un adolescent qui privilégiait l'action, dans ses rapports avec les autres. La violence, même. Et on lui avait touché la joue, avec le prétexte "t'as un cil". Prétexte digne de sa sœur, au passage. Cela pouvait vouloir dire biens des choses, d'une simple attention à quelque chose de bien plus fort... Cela y était ? Il se doutait enfin qu'il se passait quelque chose ? Non, toujours pas.

Yann fixa un instant le vide, ou les ombres, devant lui, et se sentit soudainement muet. Parce qu'il savait qu'il pouvait dire quelque chose qu'il ne fallait pas. Parce qu'il ne voulait gêner, ni choquer personne. Et parce que les bruits des animaux le passionnaient, tout autour de lui. Dans sa tête, par habitude, il énumérait les noms qui correspondaient à certains cris. L'adolescent parvint à se dire qu'il fallait qu'il arrête un peu de penser au travail. Ce n'était pas aussi simple que cela en avait l'air.


-Non, ça ira...

Très bien, magnifique, il avait descellé ses lèvres, pour dire trois mots. Mais qu'ils étaient vagues, ces mots ! Et lourds de significations -ou de non-sens- ! Tant et si bien que lui-même ne savait pas vraiment à quoi il venait de répondre. Il se perdait lui-même. L'ironie de la situation lui arracha un sourire. Un de ces sourires qui déformaient son visage marqué par la magie noire. Yann Alaric n'avait pas l'air de grand chose, finalement, dans cette obscurité, à passer du visage d'Ivan, au pâle reflet de la Lune -à se demander, d'ailleurs, lequel avait l'air le plus pur-.

-... je peux rester.

Et la phrase se termina dans un souffle. Il s'essuya le visage, quelque peu gêné par l'humidité ambiante, mais aussi persuadé que son corps se purifiait dans les ténèbres de la nuit. Parce qu'il était là chez lui, parce qu'il se sentait véritable... pas autant qu'avec sa soeur, bien sûr, mais rien n'était aussi parfait qu'avec sa soeur.

Il laissait son regard se poser sur les lumières, vagues, de Poudlard. Sur des lumières qui rappelaient la chaleur qui s'y trouvait, et les gens qui devaient désormais commencer à regagner leurs Salles Communes. Ivan et lui avaient probablement réussi à éviter le reste du monde, pour se fondre dans la pénombre. Mais pourquoi, au juste ? Pour être au calme ? Quelle raison motivait cette situation ?

Il posa son regard dans la glace, presque discrète, de celui d'Ivan. Et il esquissa un nouveau sourire... pas bavard, le Yann.
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MessageSujet: Re: Dans la nuit éternelle emportés sans retour[PV Ivan]   Ven 21 Déc - 22:27

Silencieux, cet Alaric. Cet réflexion voguait dans les plus profondes ténèbres de l'esprit d'Ivan, dans ces zones obscures que l'adolescent lui-même n'avait jamais explorées, là où se jouait pourtant, généralement, le cours de sa courte vie, vie éphémère. Ces contrées où la raison s'était mêlée à la volupté, où l'esprit et le corps s'étaient réconciliés, pour donner naissance à autre chose.

Autre chose, un monstre, presque, peut-être. Débauché, pervers, disaient-ils. Il en avait souffert, de ces remarques, de ces rumeurs, des propos qui couraient les couloirs et les esprits, qui se glissaient dans les regards pour venir se poser sur lui. Il était toujours arrivé, malgré tout, à se justifier — ou au moins à se réfugier derrière une ironie teintée d'autodérision, voile efficace et métallique contre la vérité.

Mais pouvait-il vraiment accepter la vérité ? Pouvait-il plonger ses yeux de glace au plus profond de son cœur et accepter ce qu'il risquait d'y lire ? La part de raison qui guidait ses désirs débridés avait fait naître un machiavélisme qui aurait eu de quoi l'inquiéter lui-même, s'il l'avait découvert en lui.

Sans doute aurait-il pu le transfigurer, le sublimer. Néanmoins, dans son ombre actuelle, cet aspect dangereux se contentait de se faire jour par de soudaines prises de distance avec la situation, des calculs automatiques, des réflexions analytiques, dans les moments mêmes du plus grand trouble.

Silencieux, cet Alaric, en somme. Une vague tentation naquit en une seconde, celle de classer son camarade dans une catégorie, de le réduire à un type, de l'assimiler à un profil comportemental, qui mourut aussitôt. Les orages reprirent le dessus sur les ombres naissantes qui n'avaient, une fois de plus, fait que s'esquisser. Il était bien impossible de savoir, cependant, s'il cela tenait à la force de l'affection que Ivan portait à Alaric, ou bien du simple refus de se reconnaître dans de telles pensées.

Une chose était certaine, une fois la tentation de l'analyse écartée, la tempête reprit possession d'Ivan. Ce dernier n'avait pas l'habitude de se laisser emporter et, s'il était en mesure de résister aux signes avant-coureurs afin d'écarter le gros des nuages, lorsque ceux-ci avaient pénétré son ciel, il était difficile pour lui de s'en débarrasser. Sa nuit était obscurcie d'Alaric.

Le silence, toujours le silence, lui répondait. Une pointe d'agacement fut étouffée sous une avalanche d'inquiétude. De mot en mot, lui semblait-il, il s'éloignait de son ami. Chaque phrase, chaque intonation et — pire encore, pour un jeune homme tel que lui — chaque geste creusait entre Alaric et lui un intolérable fossé.

Que fallait-il faire ? Ivan comprenait au silence pesant de son camarade qu'il n'y avait que peu d'apparences qu'il puisse espérer être excusé. Ou bien Alaric ne comprenait pas de quoi il s'agissait, ce qui était non seulement des plus probables mais, également, des plus horribles. Ivan se sentait pris au piège.

Des désirs contradictoires l'agitaient : il voulait se faire pardonner, et sentait bien que pour ramener Alaric en terrain connu, il devait changer de conversation et, en quelque sorte, s'éloigner d'eux ; mais en même temps, son plus fervent désir était de faire sortir son ami de son mutisme, de lui faire comprendre. Ne serait-ce qu'un peu.

La situation, qu'il jugeait déjà désespérée, ne fit que s'aggraver à la réponse que Alaric lui opposa. A l'entendre, l'envie de rester était presque indifférente, du moins Alaric ne le contredisait-il pas : manifestement, rester était une épreuve. Il y consentait, sans doute par politesse.

L'esprit se complait naturellement à nourrir ses propres inquiétudes, et Ivan Krichtein plongeait dans ce gouffre plus obscur encore que la nuit. La nuit, il le croyait, s'écartait de lui, peu à peu, à mesure que Alaric s'écartait également. Les rares mots que son camarade lui adressaient encore ne portaient qu'un ennui, sans doute.

Pour la première fois de sa vie peut-être, Ivan ne savait plus quoi faire. Ses maigres plans s'étaient épuisés, et il ne s'était jamais préparé à affronter une semblable situation. Son ironie et son cynisme étaient des armes inefficaces, et la moindre raison de cette efficacité n'était pas son manque d'envie d'en faire usage.

Ses yeux, peu à peu, se détournèrent du lac pour accueillir l'ombre vaporeuse que ceux d'Alaric versaient en eux. Soudain, sans trop savoir pourquoi — ou plutôt : en le sachant parfaitement, mais en étant incapable de pouvoir se le dire —, Ivan Krichtein — lui, Ivan Krichtein, lui qui avait tranché par la raison, corrompu par le vice — resta interdit — interdit, livide et pourtant palpitant, frémissant sous l'astre lunaire —, étonné — à proprement parler — par le regard d'Alaric — Alaric, cet être étrange, enfantin et ténébreux, suprême presque, suprême, résolument — dans la nuit lointaine, lointaine nuit anglaise.

Et sur ce visage porté vers le sien, sur ce visage où naissait ce regard, ce regard d'où irradiait l'ombre lumineuse d'Alaric, Alaric dont le visage si dur lui paraissait si doux, Ivan s'emparait d'un sourire, modeste sourire, dont il inonda — avec ferveur mais aussi avec méthode — la nuit hostile, les mots et leur absence, la maladresse jeune et, finalement, pardonnable.

Pardonnable, il le savait, parce qu'il le voulait. Mais cette volonté qui prenait son essor sur le socle même de son être, qui s'élançait jusqu'aux hauteurs glaciales de ses aspirations, dont l'envol était une prise de puissance continuelle, était si entière, si résolue, que le jeune sorcier ne pouvait ni lui résister ni imaginer que l'on lui résistât.

Il aurait voulu cueillir ce sourire d'un sourire, se l'approprier jusque dans son souffle, il aurait voulu respirer l'essence même de ce fugace et fragile témoignage, en sentir la délicieuse chaleur contre le voile pourpre de ses lèvres, la sentir dévaler la pente de son corps, s'emparer de lui.

L'ombre tentatrice de la nuit, et les flots écumeux de l'opale lointaine, qui voilaient la scène d'une vague irréalité, lui soufflaient qu'il pouvait sans peur céder à son désir. Que pouvait-il advenir de l'effleurement muet, délicat, de deux jeunes sourires ? Cette fugace douceur, qu'était-elle dans la masse sombre de la nuit ? Il n'y aurait pas un mot, à peine un souffle, et l'égarement rêveur des heures nocturnes excuserait tout.

Au sein de la glace sans fin de son regard, jadis immobile et il y a peu orageuse, était née une lueur nouvelle, un flambeau de folie presque, et l'inébranlable témoignage — surtout — de cette pulsion qui commençait à s'emparer de son être. Les yeux du jeune Russe se concentraient en un bleu de plus en plus sombre dont la ferveur sensuelle brûlait presque.

Ses cheveux blonds, légers, souples, dansaient au gré du vent noctambule, et Ivan était presque fantomatique. Poétique et lointain, le monde se fondait en lui en l'ignorant, tous les paradoxes se réunissaient sur sa peau de satin. Il fit un pas vers Alaric, sans le quitter du regard, sans parvenir — vouloir — à le libérer.

Ivan était métamorphosé, révélé. La froideur que lui imposait la raison, par ailleurs si exigeante chez lui, cette réserve dans les mouvements, cette glace élégante mais sans concession, hautaine, méprisante, était désormais remplacée par les mouvements de son âme, par une sensualité féline, presque inquiétante, inquiétante ou ensorcelante.

Il allait le faire, il allait s'approprier ce sourire. Il s'avança encore d'un pas, près, si près d'Alaric. Ses muscles, ses nerfs, ses poumons se préparaient à l'assaut. L'entreprise occupait tout entier son corps, et son esprit. Ses yeux étaient les ambassadeurs : ils fallaient déclarer — pas la guerre, bien sûr. Quoique ?

Quoique. Un brusque effroi surgit en lui et vint occuper ses yeux. Incapable de faire un geste de plus, de venir goûter à cette volupté dont il espérait tant, ses yeux s'abaissèrent brusquement pour contempler leurs quatre pieds. Juste à temps, se disait-il, quelle folie il allait faire !

Un frisson se précipita le long de son échine, assez violent pour en être visible. En guise du plaisir qu'il s'était imaginé, ce fut un soupir qui s'échappa de ses lèvres. Il avait failli perdre, pour un instant vain, l'amitié naissante entre Alaric et lui. Il fallait revenir à la raison. Ce mot, il le détestait.


« Voluptas tunc cum maxime delectat extinguitur. » [Note de la Joueuse : La volupté s'éteint lors même où elle est la plus délectable. Sénèque, De Vita Beata.]

Il y avait quelque chose d'étrange, d'incongru, à attendre un accent russe prononcer avec douceur une si triste citation latine. Sans bouger — plus la force —, sans relever les yeux — pas le courage —, Ivan murmura d'une voix presque éteinte, où s'entendait sans peine sa peine :

« Tu as déjà lu Sénèque ? »

Le jeune homme savait que la philosophie moldue n'était pas vraiment un des sujets favoris des sorciers, mais il avait toujours vécu entre deux mondes et toujours tenu à tirer ce qu'il pouvait de l'un et de l'autre. Or, en cet instant précis, rien plus que cette philosophie qui se rapportait tant à son état, et à laquelle pourtant il se conformait souvent si peu, ne lui parlait plus.
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MessageSujet: Re: Dans la nuit éternelle emportés sans retour[PV Ivan]   Dim 13 Jan - 19:40

Il se passa quelque chose. Yann Alaric ne sut s'il voulait le croire, ou s'il en était certain, ou si ce n'était qu'une vague impression, quelque chose de futile. Seulement voilà, il surprenait quelque chose de nouveau dans les yeux d'Ivan, quelque chose qu'il ne connaissait pas. Il fallait avouer, aussi, qu'il n'avait pas rencontré le jeune homme il y a bien longtemps, que, pour lui, c'était encore en grande partie un inconnu.

Un inconnu dont il avait l'impression de connaître bien des choses, certes, mais un inconnu quand même. Yann ne savait pas, après tout, comment il avait fait pour se retrouver à Poudlard seulement cette année, si c'était une histoire de déménagement, peu probable puisque les écoles de magie étaient munies d'internats, ou si c'était plus proche d'un renvoi, ou d'une fuite. Il ne le savait pas, et, au fond de lui, même s'il était un peu curieux, il se rendait bien compte qu'il n'en avait strictement rien à faire. Le passé n'était pas important. Quand il y avait deux personnes, comme eux, touchées par des espèces de malédictions qui, à la connaissance d'Alaric, n'avaient strictement aucune raison d'être, comment pouvait-on s'accrocher à ces passés douloureux ? C'était Ivan, le Ivan qui se tenait face à lui qui l'intéressait, personne d'autre.

Seulement voilà, le Ivan, justement, qui l'intéressait, il avait des yeux qui brillaient d'une nouvelle lueur, d'une passion, même, que Yann aperçut. Et même s'il n'était pas doué pour se rendre compte de ce genre de choses, il n'était pas suffisamment gauche pour ne rien remarquer. Au contraire, subitement figé, incapable de savoir quelle devrait être la réaction la plus appropriée, l'adolescent se contenta de ne faire qu'un, apparemment, avec les ombres. De se fondre un peu mieux dans cette nuit qui le rendait magnifique. Parce qu'il semblait plus grand, et, d'un autre côté, presque plus désirable ainsi... volontairement, ou simplement dans une envie de se défendre, c'était compliqué. On pouvait cependant remarquer, du moins, on l'aurait pu si quelqu'un qui subissait régulièrement les attaques physiques du garçon se trouvait dans les environs, que le Batteur de Quidditch ne se montrait pas violent. Non, il demeurait immobile.

Et Ivan s'approchait. Oh, non, pas si rapidement que cela. Yann Alaric aurait pu fuir de nombreuses fois, il aurait pu se retourner, fondre dans l'innocence de la nuit... ou dans sa cruauté, au choix. Il aurait pu refuser, repousser... il aurait pu aussi presser le mouvement, s'avancer à son tour. Non, il ne faisait rien, il demeurait immobile, comme planté là, immuable, un contre tout ce qui l'entourait. Ou ne faisant qu'un avec le monde entier. C'était toujours difficile de savoir, avec Yann Alaric, s'il était acceptait ou s'opposait.

Enfin, sans qu'il n'eut fait plus de mouvement que de respirer, Ivan s'arrêta. Là, face à lui, face à cette sorte de statue qu'il était devenue. Il le fixa, il s'attendait à quelque chose, sans savoir quoi. A la finalité de cette métamorphose de son ami, peut-être, à un paroxysme de cette avancée. Il y avait une impression étrange dans les veines d'Alaric, comme s'il était conscient que quelque chose d'important venait d'être avorté, comme si le chemin n'avait été qu'à moitié parcouru. Mais voulait-il seulement parcourir le reste de la distance ?

Ivan parla en Latin. Yann Alaric s'y connaissait un peu... un peu seulement. Il réfléchit un peu, s'enfermant dans un silence qui n'avait plus rien de celui auquel il avait habitué le Russe, puisque c'était de la réflexion...


-J'ai entendu parler de Sénèque, oui, mais je ne suis pas assez doué en Latin pour le lire sans traduction... enfin, j'ai compris le sens de ta phrase... je crois. Je suis plus doué en Runes.

Oui, c'était certain, parce qu'il n'était même pas sûr de sa traduction. Cela aurait été mieux avec un dictionnaire de Latin, et avec la phrase devant le nez. Peut-être ne comprenait-il pas que c'était sa philosophie qui, là, devenait le sujet de conversation.

-Je n'ai pas assez étudié dans les systèmes scolaires Moldus pour être bien doué avec le Latin... Enfin, je peux toujours demander à ma mère de m'envoyer un livre de Sénèque, si tu penses que je devrais le lire...

Puis il comprit enfin qu'il y avait eu, dans les paroles d'Ivan, quelque chose qui tenait de la douleur, de la tristesse. Il posa sa main sur l'épaule du garçon face à lui, et, de ce ton innocent, mais si grand, pour quelqu'un qui était ici comme un empereur - un peu long à la réflexion, certes - de la nuit, il murmura :

-Je te sens triste, Ivan... ai-je fait quelque chose de mal ?
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MessageSujet: Re: Dans la nuit éternelle emportés sans retour[PV Ivan]   Dim 13 Jan - 20:44

On voit dans l'azur ces deux cimes,
L'une au levant, l'autre au couchant.

Elles guident la nef qui sombre ;
L'une est phare, et l'autre est flambeau ;
L'une a le berceau dans son ombre,
L'autre en son ombre a le tombeau.

(Victor Hugo, Pure Innocence)

***


Un inconnu. Dans les yeux sombres de son camarade, qui n'était même pas encore un ami à vrai dire, Ivan avait l'impression de pouvoir distinguer son propre reflet, éclairé par la Lune haute et lointaine, dans les ténèbres profondes et destructrices, et il voyait un inconnu. Pour Alaric, il était un inconnu, sans nul doute.

Après tout, ils ne se connaissaient pas. Qu'avaient-ils partagé ? Peu de choses. Quelques mots, quelques phrases, un peu de sang, une courte promenade. Ivan le savait bien. Il savait également que son obsession du sens, cette obsession qui glissait des significations cachées dans chaque geste et chaque inflexion de voix, n'était pas partagée, et sans doute Alaric n'avait-il pas compris. En somme, il n'était guère qu'un inconnu.

Et lui même, se connaissait-il ? Plus il sondait son propre coeur, plus il découvrait de ces sombres mouvements que la raison ne peut imaginer comprendre, plus ses emportements lui étaient inexplicables. Lui, si froid en apparence, était si impulsif, si irréfléchi parfois qu'il avait l'impression d'être deux personnes bien distinctes. Et les quelques pas qu'il avait faits vers Alaric l'avaient emporté si loin de lui-même qu'il ne savait plus comment réagir.

L'ombre le rejetait. Pas seulement la nuit noire et hostile, mais Alaric également. Peut-être ce dernier n'en avait-il pas tout à fait conscience, peut-être ne savait-il pas quel effet terrible, quelle sourde douleur ses silences et ses incompréhensions faisaient naître dans l'âme inconstante et fragile du Russe. Mais Alaric, tout de même, le rejetait.

Ivan se sentit découragé, une fois de plus. Il avait cru, l'espace d'un instant, possible de s'approprier un sourire, de le graver dans sa chair et d'en maintenir la flamme. Pour ne plus avoir peur. Pourquoi Alaric ? Pourquoi pas ? Cela n'avait pas vraiment d'importance. Ou du moins, Ivan n'en était pas tout à fait sûr.

Mais maintenant, la mélodie nocturne s'était tue. Mais maintenant, l'ombre s'était faite étrangère. Mais maintenant, le flambeau de ses élans s'était éteint, et dans la nuit d'Alaric, quelques braises rougeoyantes faisaient mourrir leurs derniers feux sur la peau pâle d'Ivan, dans la glace de son regard, à nouveau calme, à nouveau triste.

Il était fatigué. Fatigué de sa journée, fatiguée d'être avec Alaric. Chaque seconde l'épuisait un peu plus, car à chaque seconde il sentait l'ampleur de sa stupidité, et combien il avait été présomptueux, et combien il avait été futile, définitivement adolescent, lui qui était pourtant si loin, par bien des côtés, de toute espèce de jeunesse. Il était fatigué de vivre, aussi, car la vie déjà s'était enfuie, et le reste de la course n'était pas long.

La glace de son regard fuyait Alaric avec obstination. Mais Ivan ne pouvait pas fuir sa voix, et la réponse d'Alaric avait beau être banale, le jeune sorcier ne parvenait pas à se défaire de l'impulsion qu'il sentait en lui, pour cette voix calme, cette voix qui, elle, pouvait être courageuse sans se cacher derrière un masque.

Il écoutait les mots qui succédaient les mots, sans les entendre. Il voulait une seule chose, dans son erreur, c'était entendre la voix d'Alaric. Le froid de la nuit commençait à s'insinuer en lui. Etait-ce bien la nuit, d'ailleurs ? Peut-être la malédiction revenait-elle. Les crises étaient de plus en plus fréquentes. Bien sûr.

Les frêles paupières du jeune homme voilèrent ses yeux à l'exacte seconde où la main d'Alaric se déposa sur son épaule. Sans réfléchir, Ivan se dégagea en faisant un pas en arrière. Ses yeux réapparurent pour se poser sur Alaric. Au bord de chacun d'eux, une larme cristalline s'aventura, pour dévaler dans l'obscurité les joues de porcelaine.

Dans la voix russe qui surgit dans la nuit, dans son anglais sûr mais non sans accent, Ivan avait abandonné toute résistance, la fatigue l'emportant, et la mélancolie, seule, souveraine, se réfugiait à chaque syllabe, étendait son empire sur les voyelles et les consonnes, portait la phrase comme la charrette porte le condamné, humblement, avec compassion, mais sans résistance :


« Tu n'as rien fait de mal, Alaric. Tu es si jeune, et sans doute tu ne comprends pas. Et moi, tu sais, je suis vieux déjà, et tu vois mon sang me fuit, la vie me quitte chaque fois un peu plus, et moi, tu comprends, je cours après le temps. Sans espoir. Et pourtant, je cours, je cours toujours, je cours encore. »

Deux nouvelles larmes se penchèrent pour observer la nuit avant de s'élancer à leur tour. Le regard d'Ivan se refusait à quitter celui d'Alaric. Encore une fois, Ivan se sentit ridicule. Comment son camarade pouvait-il comprendre l'immense confiance qu'il venait de lui accorder, en abandonnant ses résistances devant lui ? En lui confessant sa peur, son angoisse de la mort, lui qui prétendait toujours garder une ferme volonté ?

« On ne se connaît pas, et moi, je cours après le temps, et je me dis que une heure, deux heures, trois heures, c'est long, tu sais, vraiment très long en fait, parce que des heures, je crois que je n'en aurais pas beaucoup, ou alors simplement moins, un peu moins que vous. Alors, tu vois, bien sûr c'est bête, mais je me dis que c'est long, et que je te connais, et que tu me connais, et j'aimerais comprendre, au moins un peu, tes silences, tes ombres et tes regards. »

Il détourna finalement le regard, fit quelques pas en arrière. Fallait-il partir ? Sans doute. Sans doute était-ce la meilleure chose à faire. Quel droit avait-il d'imposer à Alaric les folles névroses de son esprit maladif ? Et pourtant, il continuait à parler, avec cette vibration désespérée, comme si le désespoir était la dernière, l'ultime manifestation de vie dans un corps pourtant si jeune encore.

« Et puis, voilà, c'est un peu égoïste, sans doute, mais j'aimerais que tu comprennes mes mots, mes foudres et mes regards. Même si je sais que ce serait pire encore. Pire que tes silences. Pire que tes ombres. Que si tu comprenais, tu disparaîtrais. Dans la nuit. Déjà. Après une heure, deux heures, et c'est tout. Et alors, moi, je comprendrais que c'est court, si court, une heure, deux heures. »

Nouveaux pas en arrière. Ivan se résolut finalement à tourner le dos à Alaric, pour regarder le lac. Il était persuadé de s'être couvert de ridicule. Ou alors, mais était-ce mieux, Alaric le prenait pour un fou, et un fou en effet il croyait être. Dans le silence murmurant de la nuit, il épiait ces bruits doux, et si féroces pourtant, ces bruits de pas qui lui indiqueraient que son camarade était finalement parti.

Mais après tout, qu'était-ce, d'être fou aux yeux d'un inconnu ?
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MessageSujet: Re: Dans la nuit éternelle emportés sans retour[PV Ivan]   Dim 10 Fév - 19:36

Il y avait quelque chose de terrible, quelque chose de fort, dans la voix d'Ivan. Peut-être était-ce la nuit qui les entourait, nuit à laquelle Yann appartenait sans le savoir, qui rendait cette lumière qu'était le Russe si vive, si puissante. Presque éblouissante... non, pas presque, Ivan était quelqu'un de lumineux, quelqu'un de magnifique, même, face à Alaric.

Alaric, qui ne sut pas pourquoi cette fuite soudaine de son camarade lui fit si mal, qui ne sut pas pourquoi il ne pouvait plus détacher ses yeux de la lumière, plissa son regard sur un visage parfait. Il pouvait écouter le garçon face à lui pendant des siècles, parce que sa voix était si belle, si envoûtante, qu'il en oubliait le temps. Et, ainsi, quelques instants éternels s'échappaient, entre eux, avec une douleur sourde. Une douleur qui valait le coup.

Mais il y avait des choses qui échappaient à Yann Alaric, pris d'une naïveté presque enfantine, alors qu'il aurait pu paraître si vieux par son expérience. Le garçon ne savait pas toujours mettre des mots sur ses sentiments, ni sur ses sensations, et, le problème était qu'il y avait un terrible paradoxe, ou tout du moins une frontière bien floue, en lui. Où étaient l'amitié et la passion ? Souffrait-on autant quand on voyait un ami s'éloigner, refuser un geste doux ?

Difficile de le savoir, difficile de le déterminer, surtout pour un esprit aussi faible que celui d'Alaric, surtout pour quelqu'un, comme lui, qui était encore un enfant, quelque part. Il fronça vaguement les sourcils, puis oublia les gestes, et ferma les yeux. Non pour poser un mur à son tour, entre eux deux, mais pour s'attarder sur les tons de cette voix si particulière, plutôt que sur des gestes terrifiants.

Et ce que cette voix lui disait n'était pas toujours clair à son esprit. Là encore, Alaric ne savait pas très bien ce qu'il pouvait ressentir, ce que cela pouvait lui faire penser. Il était là, dans des impressions floues, sans rien pour se rattacher, sans rien pour savoir comment réagir. Ivan lui parlait de choses qu'il ne savait pas, il lui parlait du temps, il lui parlait de la mort et de l'absence. Il voyait, en les ombres d'Alaric, justement, cette même absence. Et c'était comme piquer Yann au fond de son cœur, comme s'il lui reprochait d'être celui qu'il avait appris à être. Alors il redressa la tête, alors il rouvrit les yeux, et dans un regard aussi sombre que perçant, il sembla traverser l'âme du Russe, sans avouer se heurter à un mur.


-Je suis comme ça. Je suis silencieux, je suis lointain, parce que j'ai appris que personne, à part deux ou trois êtres, ne pouvait m'accepter tel que j'étais. Alors, j'ai appris à me cacher, j'ai appris à demeurer discret, et à frapper fort quand la discrétion ne servait à rien. Je suis comme ça. Je disparais ou je détruis... dans de rares exceptions, je sais apprécier, voire aimer. Mes silences ne sont pas si mauvais, je crois, mes silences... c'est ma façon d'être. Et l'ombre, c'est l'art de me vêtir.

Il fronça les sourcils.

-Je ne pense pas comprendre, comme tu le dis, je ne pense pas voir, parce que ma part m'éblouit, parce que ta voix me charme, peut-être, aussi. Je pense que tout ce qui m'entoure peut tromper mes sens. Peut-être qu'il n'y a que seul, qu'on peut réellement être soi-même. Mais qu'est-ce que la solitude, sinon un moyen de mourir plus tôt ? Alors peut-être que je ne serai jamais totalement moi-même, non. Peut-être aussi que je suis voué à ne jamais tout comprendre, et cela ne me va pas. Parce que je veux savoir, je veux comprendre, je veux apercevoir cette vérité que je cherche en vain.

Il fixait le dos d'Ivan. Il avait avoué ne pas savoir, ne pas comprendre, il avait acquiescé les mots de son camarade.

-Je suis faible, et, peut-être que tu n'apprécies pas plus que cela la présence des faibles. Peut-être que, comme tu le dis, tu n'as pas le temps pour eux. Mais sache qu'une voix comme la tienne n'est pas sensible au temps, elle est éternelle. Ce sont ceux qui courent, qui finissent par sombrer les premiers... laisse ton âme s'apaiser, Ivan, laisse ta voix te porter.

Etait-ce là un simple conseil d'ami ? Alaric avait les poings serrés, le visage sombre, dur. Et il se tourna vers Poudlard, vers sa seconde maison, vers cet endroit où des adolescents, comme lui, pouvaient perdre pieds dans un monde si flou qu’aucun repère ne pouvait exister.
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MessageSujet: Re: Dans la nuit éternelle emportés sans retour[PV Ivan]   Lun 18 Fév - 13:41

Et moi, je me levais de ma tombe glacée,
Un souffle au milieu d'eux m'emportait sans retour ;
Et j'allais, me mêlant à la course insensée,
Aux lamentations des damnés de l'amour.

(Charles-Marie Leconte de Lisle, Les Damnés, Poèmes barbares)

***


Faible ses mots, faible ses pleurs, qui n'avaient fait comprendre dans leur secrète ardeur, ni les flots insensés de son âme rongée ni l'immense douleur qui déjà peu à peu, au rythme des heures et mal à propos, s'éloignaient des rives lumineuses des Anciens adorées, pour rejoindre les Havres noires de leur triste tombeau. Faible son corps, faible son âme, qui éteignaient à chaque lumière l'ombre de leurs flammes dans les espoirs désespérés d'une jeunesse déjà morte. Faible, il l'était tout entier, et soumis, et possédé, et le mal qui progressait en lui, insatiable souverain de ses souffrances, ce mal même qui était né avec lui et qui le faisait mourir, ne cessait d'étendre son empire ; peut-être la plus dure de ses lois était-elle celle de l'ancienneté, car c'était un mal plus vieux que lui, et Ivan sur ce point n'avait rien à lui disputer.

N'était-il point l'étincelle de vie, trop audacieuse peut-être, qui venait troubler de sa lueur éphémère la royauté calme de ce maître sanguinaire ? Cette maladie maudite, cette malédiction maladive, ne l'avait-elle pas précédé, et cela depuis des siècles ? N'était-il pas un parvenu ? Et quel sens alors pouvaient avoir ses débats et ses disputes, ses colères et ses injustices, ses dédains et ses espérances ? Quel droit avait-il de persister à vivre ? Mais surtout, quel droit avait-il de le faire souffrir ?

Car Alaric souffrait — ou était-ce, plutôt, qu'Ivan voulait le croire, comme si par la souffrance qu'il lui causait sans le vouloir, et dont il voulait se défendre, qu'il voulait faire périr, en périssant lui-même peut-être (si cette extrémité n'avait pas eu ce quelque chose de si glorieux, et donc ridicule, romantique), il possédait la certitude d'au moins produire quelque effet (négatif, bien sûr, mais il devait se contenter de ce que la rencontre de leurs deux caractères pouvait produire) sur son ami — et Ivan ne pouvait retenir en lui un immense sentiment de culpabilité, tant il considérait que sans lui — si par exemple il n'était pas, tout à l'heure, intervenu dans sa lecture, et sous un faux prétexte encore, un peu naïvement et néanmoins sans innocence, si, enfin, il ne lui avait pas adressé la parole et n'avait pas en quelque sorte provoqué cette promenade, par un jeu de conséquences qu'il aurait pu examiner comme curieux, mais dont il ne voyait, pour l'instant, que l'odieux produit dans leurs souffrances conjointes — Alaric aurait pu poursuivre tranquillement, agréablement peut-être, le reste de sa journée, sans se heurter aux rigueurs qu'il lui imposait ; puisque, en vérité, à entendre les propos de son ami, lui, Ivan, qui vraiment n'avait rien de l'hiver rigoureux qu'il était d'ordinaire, imposait des rigueurs, puisque son comportement, qu'il aurait voulu innocent ou du moins inoffensif, faisait naître chez Alaric non point de la culpabilité, mais une humilité malsaine (car déplacée), une sorte de contrition curieuse — et Ivan ne pouvait s'empêcher, malgré tout, de s'en étonner, tant lui trouvait des raisons, en pensant à son ami, pour lui de se glorifier — dont l'expression, enfantine il est vrai, qu'il (Alaric) en faisait, le (Ivan) frappait au cœur, plus sûrement peut-être que les silences de son ami — cela dit, même en cet instant, il ne serait pas parvenu à se satisfaire de ses silences — nocturne, peut-être parce qu'elle était le signe que, même dans son admiration — passive, et donc aisée, du moins le croyait-il —, il avait échoué, non d'un demi-échec, mais tout à fait, complètement, et sans possibilité peut-être de se rattraper.

Comment Alaric pouvait-il se croire faible, alors que, de eux deux, le faible, c'était lui ? Comment l'assurance presque ombrageuse de son compagnon avait-elle pu se compromettre dans ce qu'il disait, lui, le malade, le maudit, l'inconsidéré ? Ivan se sentait coupable, plus coupable encore que de ses crimes passés (contre les règlements, contre la morale, contre sa famille), de ce qu'il venait faire. Même s'il ne comprenait pas par quel jeu de mécompréhensions, par quel assortiment d'expressions malheureuses, il avait fait naître chez Alaric l'idée que lui, le petit génie désormais sans cervelle, le trouvait faible, Ivan était persuadé qu'il n'y avait rien là qui ne fût de sa faute. Sans doute était-ce lui, par ses changements, par les vents contraires de son humeur impénétrable, qui avait ainsi induit Alaric en erreur.

Et plus il y pensait, plus il trouvait cela impensable ; pire : insupportable. Tout ce qu'il voyait, désormais, ce n'était pas le lac du parc au travers du voile cristallin et salé de ses rares larmes, ce n'était pas la forêt qui en lui découpait sa silhouette anguleuse, ce n'était pas même la Lune, pourtant massive et gourmande dans les cieux étoilés, c'était l'étendue de son erreur. Il n'avait pas été clair, c'était évident ; il avait espéré d'Alaric trop de lui-même, il avait espéré trouvé ce qu'il était le seul à être, un névrosé de l'allusion, de l'implicite et du non-dit, alors même que le non-dit d'Alaric était pur et innocent, véritable silence — manière d'être, avait-il dit — parfait.

Le jeune sorcier ne pouvait se résoudre à l'idée de laisser Alaric demeurer dans son incompréhension. Il ne pouvait pas — et peut-être y avait-il là quelque chose d'un peu égoïste, comme une volonté de ne pas apparaître tout à fait impulsif, colérique ou mesquin (il ne savait pas lequel des trois, peut-être un autre) — ne pas répondre, et dans sa réponse il ne pouvait pas ne pas être clair, tout à fait clair, et honnête, ou du moins sincère. Ce n'était pas qu'il comptât dire la vérité, parce qu'il avait l'impression que la vérité ne pouvait se dire — soit qu'elle fût par trop complexe, soit qu'elle lui échappât totalement ou en partie —, mais au moins il voulait lui dépeindre exactement les sentiments qui sourdaient en son âme, non pour s'exposer à lui, comme dans une confession, et pour le plaisir de se faire écouter, mais parce qu'il espérait que, dans la description qu'il lui en ferait, son ami pourrait comprendre à quel point il l'estimait — et peut-être, il est vrai, sans trop de raison, car ils s'étaient peu, si peu, fréquentés, mais enfin Ivan (vraiment) en avait quelques-unes (non des moindres) — et avec quelle force il désirait non pas lui dire qu'il était faible mais qu'il était ...

... suprême, terrible, sauvage, ténébreux, élevé, mystérieux, poétique, nocturne, souverain, mais fragile, enfantin, touchant, naïf, et perdu, désœuvré, timide, curieux. Et vraiment, que pouvait-il lui dire ? Que le premier de ses gestes et le dernier de ses soupirs (ceux d'Alaric) formaient en lui (en Ivan), un orage foudroyant, effectivement douloureux, mais dont il ne voulait pas se débarrasser, parce qu'il explosait, de ses éclairs impétueux, les blocs de glace que la résignation, trop jeune advenue, avait agrégé autour de son cœur, en le rendant incapable de ressentir ? Que lui, Alaric, sans le savoir, avait été la victime des forces trop longtemps contenues, et peut-être l'initiateur de leur libération, du moins à leurs yeux (multiples et nerveux) leur libérateur, comme est mère pour un animal la première figure qu'il aperçoit ? Que les heures pour Ivan avaient valeur de journées, de mois, et que ces longs mois passés à ses côtés — c'était là sans doute le plus difficile à faire comprendre, combien le temps court était long pour lui — avaient mis en mouvement une mécanique implacable, dont les rouages effrayaient un peu Ivan ?

Ivan, plus il considérait en lui-même ce qu'il y avait à dire, prenait peu à peu conscience de ce qu'il ressentait, et il y trouvait tant d'absurdité, tant de précocité, qu'il ne lui parut pas seulement possible que Alaric puisse, malgré toute sa patience, concevoir que de telles forces eussent pu naître en un temps apparemment si court (mais en fait terriblement long). Mais son dilemme n'en était pas un, car il ne concevait pas — malgré tous les désagréments qui suivraient sans doute sa déclaration : incompréhension, colère, rejet, humiliation et solitude — de laisser Alaric croire que lui, lui qui l'estimait tant, pût le prendre pour un faible, lui reprocher ce qu'il était, ombre ou silence.

Et sa voix — il avait cherché un instant à la retenir mais, et retrouvant là ses habitudes d'un autre domaine, il avait cédé à la fatalité du temps et s'était abandonné à elle — s'éleva à nouveau, et malgré sa force, elle avait l'accent superbe mais tragique de la rupture imminente, comme si les mots qu'elle prononçait devaient être les derniers — ce qui, d'une certaine façon, était sans doute le cas — et qu'elle, la voix, malgré son innocence, devait en assumer la charge, transformée ainsi en bourreau, malgré elle.


« Alaric ! »

Il aurait dû se retourner, et continuer. Mais ce prénom résonna dans les airs, et Ivan resta immobile. Au moins, il poursuivit.

« Tu n'es pas un faible, pas pour moi, jamais pour moi. Et ta présence, ta présence n'est pas la présence d'un faible, et ta présence, ta présence seule peut-être, ta présence je l'aime. Tes ombres, tes silences, l'immobile expression de ton âme, je les aime. »

Ses paupières se rabattirent; pour retenir les larmes ou pour éviter d'affronter l'ampleur dans sa déclaration, et le maudit ridicule des mots qui ne la pouvait soutenir. Il hésitait à poursuivre, mais comprenait dans le même temps qu'il ne pouvait vraiment s'arrêter.

« Et si ma voix te charme, si elle est une lumière, pour toi au moins, je te l'offre, sans rien demander en retour, sans aucune exigence, parce que je sais que, à moi, tu n'as rien à donner, rien de ce que je puis désirer de toi, car sans doute je désire trop mais moi, du moins, je t'offre cette voix, et si tu le veux, seulement si tu le veux cependant, tu l'entendras jusqu'à ce que la maladie m'ôte ma dernière goutte de sang, jusqu'à l'ultime pâleur de ma peau, et puisse la dernière parole prononcée par les sons presque morts de ma voix, puisse cette dernière parole prononcée l'être pour toi, parce que ... »

Et ce jeune homme, lui, Ivan Krichtein, développait dans la nuit quelque chose d'indescriptible, ni une image, ni un son, ni une sensation, une aura mystérieuse, de pure fureur, une aura proprement nordique, cette puissance insoupçonné, et enfin libre, du feu volcanique trop longtemps contenu dans les glaces sibériennes, et que cette prison a irrité, fait croître, et qui maintenant explose, se déverse, sans plus aucune considération de raison (ou de ridicule), de temps (court, long), d'espace (approprié ou non) ; feu pur, incandescent, presque effrayant, mais peut-être flatteur, parce qu'exceptionnel et exclusif, possessif sans doute, mais d'une certaine façon respectueux, craintif envers un être, un seul, mais pour lui, lui seul, ravageur et audacieux.

« ... parce que tout ce qui vient de toi, la moindre parcelle de ton être que j'ai pu apercevoir, et sans doute est-ce prématuré, sans doute ne peux-tu pas comprendre, parce que je suis ridicule, parce que je ne suis pas compréhensible, parce que peut-être je suis fou, effectivement, je crois, je le suis, mais, vois-tu, malgré tout cela, malgré ces minutes qui te semblent trop courtes et qui me semblent merveilleusement longues, malgré mon ardeur trop jeune peut-être, malgré ma folie, je sais cela, que la moindre parcelle de toi, que toi, tout entier, même dans ce que je ne soupçonne pas encore ... »

Il faisait froid, si froid. Comment son âme pouvait-elle se transformer en un torrent de lave alors que lui avait froid, si froid ? Et presque, dans sa bouche, un goût de sang, mais bientôt il n'y songea plus.

« ... je l'aime. »

Il rouvrit ses yeux dans l'immense calme de la nuit, et ces quelques mots auraient pu disparaître, tant ils semblaient n'avoir produit aucun effet — Ivan avait cru, par une crédulité un peu magique, que puisqu'ils lui avaient été si douloureux, puisqu'en lui ils produisaient tant de cataclysmes, ces mots devaient produire en quelque sorte un semblable résultat sur la nature — si ce n'est d'ancrer en lui l'irrémédiable sentiment de la faute, non qu'il jugeât cette passion illicite du point de vue moral, mais parce qu'il lui semblait très clair, maintenant que la fureur avait fait son œuvre, qu'il avait brisé l'espoir même de l'amitié, dont il aurait su peut-être se contenter comme d'un ersatz, et que maintenant, la solitude — qui était un moyen de mourir plus tôt, selon Alaric — allait s'emparer de lui, qu'Alaric — et il ne pouvait lui en tenir rigueur tant, par un cruel effort de raisonnement, il parvenait à se mettre à sa place et à le comprendre — allait s'en aller, cette fois-ci pour de bon, et lui s'en irait également, dans sa chambre et ses études, regardant lentement son sang couler ; et même si l'erreur qu'il venait de commettre, évitée n'aurait pas retenu le précieux liquide rouge, Ivan était sûr que l'écoulement lui en aurait semblé plus doux s'il avait pu, au moins de temps à autre, de manière somme toute un peu dérobée et néanmoins salvatrice, poser son regard glacial sur le visage nocturne qu'il commençait à connaître si bien, qui était gravé dans sa mémoire, que sa mémoire entretenait, religieusement, avec fanatisme, avec fureur, fureur, fureur nocturne.
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